Le mysticisme juif, notamment la Kabbale, connaît le golem, souvent lié à des procédés magiques fondés sur le Psaume 139:16 et la Genèse 2:7. Depuis les premiers commentaires consacrés à l’usage mystique et magique du Sepher Yetzirah (le Livre de la Création), l’idée de fabriquer un golem hante l’imagination des savants juifs. [1] L’auteur médiéval Éléazar de Worms (env. 1160–1230) donne, dans son commentaire du Sepher Yetzirah, une formule pour la création d’un homme artificiel par combinaison des lettres sacrées de l’alphabet hébreu ; mais cette opération suppose un état d’extase. Ce n’est que si le créateur du golem est lui-même transporté hors de son état ordinaire que la créature peut recevoir la vie.
Il va de soi qu’il existe, dans les milieux kabbalistiques, de multiples interprétations et traductions possibles des textes. Il semble toutefois que, pendant un certain temps, la création du golem ait constitué un thème central du mysticisme juif, parce qu’elle reflétait en miniature la création du monde et de l’homme par Dieu. En revanche, réduire la fabrication d’un homme artificiel à une opération purement technique, orientée vers des usages pratiques, n’a guère suscité d’intérêt durable. L’une des justifications avancées était que l’étude de ces textes devait servir à comprendre la dynamique et la puissance du Créateur, non à rivaliser avec lui en fabriquant réellement un golem. [2]
Dans ce contexte, la possibilité même de détruire un être artificiel revêt une importance particulière : la destitution potentielle de Dieu par l’homme au moyen d’un pouvoir créateur usurpé constitue, y compris dans les milieux ultra-orthodoxes, une matière religieusement explosive. Pour les gnostiques modernes, c’est précisément là que se trouve le point névralgique : devenir Dieu.
De l’homuncule
Paracelse (1493–1541) écrit, dans son De origine morborum
invisibilium, livre III, à propos du sperme :
« Les incubes et les succubes sont formés à partir du sperme de ceux
qui accomplissent l’acte imaginaire, non naturel, de la masturbation —
dans la pensée ou dans le désir. Cela procède uniquement de
l’imagination ; ce n’est pas un sperme authentique, matériel, mais un
sel corrompu. Seul le sperme provenant d’un organe désigné par la nature
pour son développement peut germer et devenir un corps. Lorsque le
sperme ne provient pas de la matière nourricière appropriée, il ne
produit rien de bon, mais engendre plutôt quelque chose d’inutile. C’est
pourquoi les incubes et les succubes, issus d’un sperme corrompu, sont
nuisibles et inutiles selon l’ordre naturel. Ces germes, formés dans
l’imagination, naissent d’Amor Heress : une sorte d’amour dans
lequel un homme imagine une femme, ou l’inverse, afin d’accomplir la
copulation avec l’image créée dans la sphère de sa pensée. De cet acte
résulte l’évacuation d’un fluide éthérique inutile, incapable
d’engendrer une créature, mais apte à produire des larves. Une telle
imagination est la mère d’une impudicité débordante qui, si elle se
prolonge, peut rendre l’homme impuissant et la femme stérile, parce que,
dans la pratique répétée d’une telle « imagination maladive », on perd
une grande part de la véritable énergie créatrice. » [3]
Paracelse livre en outre une recette mêlant sang et sperme pour la fabrication d’un homuncule : « … que le sperme d’un homme soit enfermé dans une cucurbite close, puis porté à la plus haute putréfaction dans le venter equinus — le fumier de cheval — pendant quarante jours, ou plus longtemps encore, jusqu’à ce qu’il devienne vivant et se mette à bouger de lui-même, ce qu’on peut assez bien observer. Après ce temps, il ressemblera à peu près à un homme, mais transparent, sans véritable corps. Si on le nourrit ensuite constamment et avec sagesse par l’arcano sanguinis humani, durant quarante semaines, en le maintenant à la chaleur régulière du ventris equini, il deviendra un véritable enfant humain vivant, pourvu de tous ses membres comme n’importe quel enfant né d’une femme, mais beaucoup plus petit : c’est ce que nous nommons un homuncule, et il faut ensuite l’élever comme un autre enfant, avec grand soin et diligence, jusqu’à ce qu’il parvienne à l’âge et à la sagesse. » [4]
La conviction de Paracelse selon laquelle l’embryon humain est formé à partir de sperme et de sang remonte à Aristote (384–322 av. J.-C.) et à Pline l’Ancien (env. 23–79 apr. J.-C.). Des conceptions comparables apparaissent également dans d’anciens textes védiques et hindous, [5] où l’on affirme que le fœtus procède du sperme uni au sang menstruel — croyance appuyée, en apparence, par le fait que les règles cessent durant la grossesse. Aristote enseigne qu’il n’existe pas de semence féminine ; le sperme masculin donnerait à l’embryon l’impulsion de son développement et déterminerait son sexe. Si l’élément masculin n’est pas assez fort, pensait-il, « naît nécessairement le contraire, et le contraire de l’homme, c’est la femme. »
Dans cette perspective, le sang menstruel n’intervient qu’à titre de nourriture. Il soutient une âme nourricière ou passive, mais non une âme sensible et raisonnable. La femme donnerait donc le corps, l’homme l’énergie, le caractère et l’être — bref, l’âme humaine proprement dite. Comme Aristote, Pline estime que le sperme agit sur le sang menstruel comme un ferment ou un agent coagulant. Chez Paracelse, la déformation joue un rôle essentiel dans la formation de l’homuncule ; il s’inscrit ainsi dans la tradition alchimique qui fait de la procréation humaine un symbole de la quête de la pierre philosophale. Le sperme (argentum vivum, le mercure vivant des alchimistes) doit être déposé dans le fumier, symbole de la terre-mère.
La scène de la seconde partie du Faust de Goethe, dans laquelle l’homuncule s’élève hors de l’alambic, suit très directement Paracelse. La scène se déroule dans le laboratoire de Wagner, lassé de la chimie et de la physique expérimentales, et désormais résolu à dérober le secret de la création.
Partie II, acte II :
Wagner :
— Un homme va se faire.
Méphistophélès :
— Un homme ? Vous avez donc caché quelque couple d’amants quelque
part ?
— Parfaitement, répond Wagner : une femme et un homme, n’est-ce
pas ? C’était l’ancienne méthode. Mais nous avons trouvé mieux. Le point
délicat d’où jaillissait la vie, cette douce puissance qui montait du
dedans des êtres confondus, qui prenait et donnait, destinée à se former
d’elle-même, se nourrissant d’abord de substances voisines, puis de
substances étrangères — tout ce système est désormais dépassé ; et si la
brute s’y complaît encore, l’homme, doué de facultés plus nobles, doit
rêver d’une origine plus noble et plus pure…
Et de fait, cela monte et bouillonne ; la lueur devient plus vive, la fiole tinte et vibre, un petit être se dessine dans la liqueur blanchâtre, et ce qui tintait prend une voix.
L’homuncule, dans sa fiole, salue son père scientifique. Il se réjouit de vivre, et craint seulement que son père, en voulant l’embrasser, ne brise trop tôt son enveloppe de verre : telle est la loi des choses. Ce qui est naturel s’étend à travers toute la nature ; le produit de l’art, lui, n’occupe qu’un espace limité. L’homuncule salue également le diable, qu’il appelle son cousin, et lui demande sa protection pour vivre dans le monde. Le diable lui conseille de donner sans tarder une preuve de sa vitalité. L’homuncule échappe alors aux mains de Wagner et vient flotter au-dessus du front de Faust endormi, comme s’il participait à ses rêves d’Antiquité et à la vision de la naissance d’Hélène.
Le concept d’homuncule ne devait pas être étranger à Theodor Reuss, même s’il diffère du golem par son caractère organique. Dans la lecture obligatoire de l’O.T.O., chez le professeur Herman / Max Ferdinand / Max Ferdinand Sebaldt — actif lui aussi dans les cercles de Reuss et de Leopold Engel —, on lit dans Genesis — das Gesetz der Zeugung [La Genèse — la loi de la procréation] que la fabrication d’un tel être réussirait « chez tout médium de matérialisation suffisamment fort en od, car les vapeurs qui s’écoulent de la vulve se laissent former sans peine, sous l’influence utérine traditionnelle, en « petites âmes d’enfant ». » [6]

Les cinq volumes de Herman semblent avoir constitué pour Reuss une source principale des Bausteine zum O.T.O.-Tempel. En convoquant Blavatsky, Stanislaw Przybyszewski, Schrenck-Notzing et d’autres occultistes, Herman livre une tour de force fort documentée à travers les activités et publications occulto-scientifiques disponibles vers 1900.
Crowley rédige, le 20 septembre 1914, l’instruction O.T.O. De Homunculo Epistola, « Under the seal of the Obligations of the IX° », dans laquelle il précise également son hostilité à l’avortement : « Thus, supposing that the re-incarnating Ego enters the foetus at the third month of gestation, it would not serve to remove such foetus from the mother, and cause it to live; for it is already human. But a foetus of two months might become homunculus. » [« Par conséquent, si l’Ego réincarnant entre dans le fœtus au troisième mois de la gestation, il ne servirait à rien de retirer ce fœtus du corps de la mère pour le faire vivre, puisqu’il est déjà humain. Mais un fœtus de deux mois pourrait devenir un homuncule. »] L’instruction qui suit est d’une simplicité presque comique : il faut se procurer « a suitable woman willing to aid thee in this Work » [« une femme appropriée, disposée à t’aider dans cette Œuvre »], puis « a man suitable; if convenient, thyself or some other Brother Initiate of the Gnosis » [« un homme approprié ; si possible, toi-même ou un autre Frère initié de la Gnose »], en veillant à ce que son horoscope convienne lui aussi à la nature du travail. L’homme et la femme devront alors « copulate continuously » dans un temple préparé à cet effet, à des moments astrologiquement favorables. L’enfant ainsi engendré serait « of perfect human form […] but with the essence of a particular chosen force […] and it must serve thee. » [« de forme parfaitement humaine […] mais porteur de l’essence d’une force particulière choisie […] et il devra te servir. »] [7]
L’avortement demeure chez Crowley un thème récurrent : « Abortion is to be punished as selfish and cowardly, a slave’s vice. » [« L’avortement doit être puni comme un acte égoïste et lâche, un vice d’esclave. »] [8] De même : « All pregnant women are especially sacred to members of the Order […] » [« Toutes les femmes enceintes sont particulièrement sacrées pour les membres de l’Ordre […] »] [9] En 1917, Crowley écrit encore son roman Moonchild [10] (publié en 1929), où il revient sur la production sexuo-magique et astrologique d’un homuncule. [11] On y retrouve aussi sa condamnation de l’avortement : « Abortion being the black magical operation at the heart of the intrigue of the ‘Black Brothers’. » [« L’avortement constitue l’opération de magie noire au cœur même de l’intrigue des « Frères noirs ». »] [12]
Quelques interprètes considèrent toutefois que l’homuncule ne doit pas être compris littéralement, mais comme un embryon métallique ou comme la pierre philosophale, but poursuivi pendant des siècles par les occultistes de Chine, d’Inde, d’Égypte, de Perse et d’Europe. C’est cette quête qui aurait, entre autres, conduit le tristement célèbre Gilles de Rais à ses sacrifices sanglants d’enfants au XVe siècle ; elle aurait aussi nourri la recherche du Saint Graal. Sous l’effet d’influences islamiques, la pierre philosophale prend d’ailleurs, chez Wolfram von Eschenbach au XIIIe siècle, la place du Graal lui-même.
Dans la littérature
Dans la culture occidentale, l’animation de statues, de bustes ou d’images possède une solide tradition littéraire. E.T.A. Hoffmann, [13] Edgar Allan Poe, Ambrose Bierce, Jules Verne, Prosper Mérimée, George Bernard Shaw et d’autres reprennent, chacun à sa manière, le vieux motif de Pygmalion chez Ovide [14] : produire une vie artificielle avec l’aide des dieux ou de la magie, [15] ou ramener les morts à la vie. Inspirée par les expériences de réanimation pratiquées par Erasmus Darwin sur des vers découpés, Mary W. Shelley, alors âgée de dix-neuf ans, écrit en 1818 Frankenstein or The Modern Prometheus [Frankenstein ou le Prométhée moderne].
Il n’y a pas ici de place pour une enquête littéraire exhaustive sur le sujet. Je me contenterai d’un bref regard sur l’environnement culturel de quelques occultistes dans l’Europe d’avant-guerre. En 1911, Hanns Heinz Ewers publie son roman Alraune, variation érotico-occultiste sur le thème. Ewers connaît Crowley et fut peut-être en contact avec Theodor Reuss et l’O.T.O. dès 1906. [16] En 1915, Gustav Meyrink publie Le Golem. La même année, Paul Wegener en tourne une adaptation filmique, tandis que Nosferatu, Le Cabinet du docteur Caligari et Dr. Mabuse mettent eux aussi en scène une fascination pour le mal. [17] En 1926, Eugen d’Albert compose même un opéra intitulé Der Golem. [18]
Alraune
Il existe d’innombrables récits relatifs à l’origine de l’alraune, c’est-à-dire de la mandragore. Les Grecs donnaient à Aphrodite le surnom de « déesse de la mandragore ». On distinguait des mandragores mâles, blanches, et des mandragores femelles, noires : distinction qui se prolonge jusque dans le folklore anglais, où l’on rencontre parfois, à côté de mandrake, la forme womandrake pour certaines racines sombres et fourchues.
Chez Shakespeare, la mandragore possède plusieurs propriétés légendaires : son cri surnaturel, lorsqu’on l’arrache du sol, rendrait les hommes fous — « And shrieks like mandrakes torn out of the earth / That living mortals, hearing them, run mad » (Romeo and Juliet, IV,3) ; son gémissement pourrait être mortel ; et elle serait également un narcotique puissant — « Give me to drink mandragora… / That I might sleep out this great gap of time… » (Antony and Cleopatra, I,5).
L’acquisition du petit homme-mandragore est décrite dans de nombreuses croyances populaires européennes, dont les antécédents remontent à Flavius Josèphe et à Élien : on recommandait, lors de l’extraction, de verser de l’urine et du sang menstruel sur la racine. Pour obtenir toute sa puissance magique, il fallait la déterrer à minuit ; les plus efficaces étaient censées pousser sous les gibets, nées spontanément de l’urine, des larmes ou du sperme des pendus. Au moment où on l’arrachait, la mandragore poussait un cri si terrible que quiconque l’entendait devait mourir. Afin de se protéger, on se bouchait les oreilles avec de la laine, de la cire ou de la poix, puis on traçait trois croix sur la racine, on attachait celle-ci à la queue d’un chien noir affamé, et on attirait l’animal avec un morceau de pain : en se précipitant, le chien arrachait la racine et mourait à la place du magicien.
Lors d’un procès de sorcellerie à Rottenburg, vers 1650, l’accusé aurait déclaré que, pour obtenir de l’argent par des moyens magiques, il se déshabillait dans la forêt, éjaculait dans un petit récipient, le fermait, puis l’enterrait. Après un certain temps, il en naissait une alraune qui lui procurait continuellement de l’argent. [19]
En 1911, Hanns Heinz Ewers publie son roman Alraune. Il y raconte la création d’un être féminin — d’abord imaginé, puis conçu physiquement — par fécondation artificielle avec le sperme d’un criminel pendu. Cette créature hypersexualisée précipite ensuite tous les hommes qu’elle rencontre dans leur perte, jusqu’à ce que son créateur, pris de remords, provoque sa chute mortelle d’un toit. [20] Le roman rend Ewers mondialement célèbre, mais lui attire aussi de vives critiques à cause de sa forte charge sexuelle et, en Allemagne, à cause de sa tonalité supposément politiquement douteuse : certains craignaient que l’étranger n’y voie la preuve que l’homme allemand n’était plus assez viril pour engendrer normalement et devait recourir à l’insémination artificielle. [21]
En 1915–1916, Ewers écrit encore Vampyr, œuvre saturée de motifs occultes : chaque chapitre y est associé à une constellation, une pierre précieuse et une lettre hébraïque. Les pierres renvoient aux douze tribus d’Israël ainsi qu’au pectoral du grand prêtre juif dans l’Ancien Testament. Le récit met en scène la soif de sang, une divinité sanguinaire, des poitrines lacérées et d’abondantes scènes d’absorption de sang. [22]

Dans cet environnement peuplé de golems, d’homuncules et d’êtres artificiellement fécondés, les néo-gnostiques et les adeptes de sociétés secrètes trouvent largement de quoi enrichir leurs secrets d’ordre. Trois ans après la parution du roman d’Ewers, Eugen Grosche donne à sa fille née en 1914 le prénom d’Alraune. Crowley, quant à lui, est si impressionné par Ewers qu’il envisage un moment de lui confier la traduction allemande de sa Messe gnostique. [23] Tous deux publient en outre dans le journal de propagande germanophone édité à New York, The International. [24]
Fraternitas Saturni et l’Alraune : Philter, Zaubertränke, Räuchermittel, Hexensalben und Lebenselixiere.
Tu es mon créateur, mais je suis ton maître — obéis ! [25]
L’un des motifs centraux dans certaines loges saturniennes est celui de l’égrégore de loge, c’est-à-dire d’un esprit de groupe qu’il faut maintenir en vie. Représenté sous la forme d’un buste, cet égrégore rappelle la longue tradition littéraire des statues animées, ou encore la légende de Salomé cherchant à s’approprier la force visionnaire de Jean le Baptiste à travers sa tête tranchée. Le prototype classique de cet imaginaire est Baphomet, l’idole supposée des Templiers, adorée, elle aussi, sous la forme d’une tête ou d’un buste. [26] Dans les statuts secrets de l’ordre du Temple, [27] Baphomet devait être invoqué par la récitation de la première sourate du Coran, puis congédié au moyen du chapitre 24 du Livre de Sirach. [28]
Les groupes O.T.O. connaissent eux aussi Baphomet. Mais ce n’est que dans certaines loges saturniennes qu’il acquiert, sous un autre nom, la fonction d’un véritable esprit de groupe, avec une intensité bien supérieure à celle des autres variantes o.t.o.-istes. [29] Dans les organisations rosicruciennes, on ne rencontre rien de tout à fait comparable, sauf quelques traces dans les rituels d’initiation de la Fraternitas Rosicruciana Antiqua (F.R.A.). [30]
Dans plusieurs loges de l’Ordo Saturni, on établit ainsi un lien direct entre l’être artificiel astral et le vampirisme. L’égrégore et son « locataire incarné » — c’est-à-dire le détenteur du plus haut grade — sont chargés par la vitalité sexuelle combinée de tous les membres de la loge. On tente de produire une forme de « vampire astral » que l’on espère voir un jour s’incarner dans la chair. Il s’agit d’une inversion de l’eucharistie chrétienne, où la communauté consomme la chair et le sang transsubstantiés de Dieu sous la forme du pain et du vin. [31] Si l’on admet que les dieux sont créés par l’homme, l’égrégore d’un ordre occulte est lui aussi un dieu ; créer un golem avec succès signifierait alors, en principe, qu’un dieu pourrait à son tour être détruit par ce golem — rêve de toute-puissance réalisé. Dans les loges saturniennes, la plus haute fonction suppose une fusion de la personnalité de son détenteur avec l’esprit de groupe. De même, dans l’O.T.O., l’Outer Head of the Order (O.H.O.) devient aussi Inner Head of the Order (I.H.O.).
Deus est Homo — Homo est Deus, selon la formule de Reuss et de Crowley dans le Liber Agapé. Une autre transformation encore de cette union personnelle entre I.H.O. et O.T.O. est attribuée, par certains O.T.O. crowleyens, au XI°. Vu psychologiquement, le système magique de ces loges saturniennes suppose que, pendant l’acte sexuel, la libido des partenaires soit soustraite et transférée à l’égrégore astral. En pratique, cela signifie que les activités hétéro- comme homosexuelles restent couvertes de mots de code et d’euphémismes vagues — « saint », « Logos », « Saturne », etc. — destinés à nourrir la vitalité de l’égrégore.
L’effort visant à s’identifier à un golem astral, à un homuncule, à une statue animée ou à une image vivifiée diffère nettement des pratiques d’autres groupes O.T.O., plutôt occupés à chercher l’élixir de vie — sous forme de sécrétions psychosexuelles — afin de s’augmenter eux-mêmes ou d’entrer en contact avec des esprits. [32] Quelques Saturniens sont malgré tout membres du « Califat » O.T.O., sans doute pour garder le plus large choix possible dans tous les rayons du supermarché occulte.
Baphomet et O.T.O.
Dans les autres groupes O.T.O., l’égrégore n’a jamais joué un rôle central. Marcelo Ramos Motta écrit ainsi : « the Egregora does exist in the so-called ‘astral plane’; and it is a demon, that is to say, an illusory entity. And is not a true Microcosm, but a gestalt of vitalized shells, a focus for everything that is negative, defeatist, maudlin, bigoted, and introverted in human nature — a morass completely hostile to progress and to the spiritual evolution of mankind. » [« L’Égregora [sic] existe bien sur le prétendu « plan astral » ; c’est un démon, c’est-à-dire une entité illusoire. Ce n’est pas un véritable microcosme, mais une gestalt de coquilles vitalisées, un foyer de tout ce qu’il y a de négatif, de défaitiste, de larmoyant, de fanatique et d’introverti dans la nature humaine — un marécage totalement hostile au progrès et à l’évolution spirituelle de l’humanité. »] [33]
La publication d’une version antérieure des sections précédentes de cet essai Saturn-Gnosis [34] a suscité un certain intérêt dans l’O.T.O. « typhonien » de Kenneth Grant. Sur le modèle saturnien, on y a alors élaboré une « carte de l’égrégore » peuplée d’entités plus ou moins crowleyennes — LAM, OLUN, AIWASS, MA’AT, BABALON et la BÊTE : « It can be defined as the group spirit (super-consciousness) of all the members of a particular Order […] It is analogous to the running of magical computer programs across a network of adepts or members, in order to access necessary gnosis and guidance from the Secret Chiefs. This can be done using these egregore maps because they express the laws of Creation and the Fall through their symbolism. They allow people to free themselves from the lust of result by the externalisation of the Holy Guardian Angel into the égrégore. » [« On peut le définir comme l’esprit de groupe — la superconscience — de tous les membres d’un ordre donné […] Cela est analogue à l’exécution de programmes informatiques magiques à travers un réseau d’adeptes ou de membres, afin d’obtenir la gnose et l’orientation nécessaires des Chefs Secrets. Ces cartes de l’égrégore expriment, par leur symbolisme, les lois de la Création et de la Chute. Elles permettent de se libérer de la convoitise du résultat par l’externalisation du Saint Ange Gardien dans l’égrégore. »] [35]
L’égrégore est, par définition, une âme créée, un psychogon. Chez Crowley, un tel dispositif sert surtout à réaliser des souhaits ; il devient ainsi une sorte d’esprit auxiliaire autofabriqué, soumis au Saint Ange Gardien dans le système d’Abramelin. Le Livre de la magie sacrée d’Abramelin le Mage décrit précisément une méthode destinée à entrer en communication avec son ange gardien : chaque être humain posséderait une puissance spirituelle individuelle, un double divin, qui rétablit pour lui le lien avec la divinité. Une fois ce contact établi, le magicien peut — s’il ose — invoquer des légions de démons et d’esprits serviles. Dans l’extase de l’orgasme, l’ange lui-même acquiert la vision de l’univers comme phénomène continu, sans flou ni rupture ; en ce sens, l’union avec l’ange ne se réduit pas à une simple fusion de l’homme avec Dieu. L’ange trouve lui aussi sa perfection dans l’homme. [36]
Dans les pratiques sexuo-magiques de certaines loges saturniennes, comme dans certains groupes O.T.O. crowleyens, la libido de partenaires réels est donc soustraite, puis redirigée vers l’égrégore astral avant d’être retransmise à l’ego propre et à ses prolongements — par exemple sous la forme de désirs projetés sur des talismans. L’ordre devient alors une mère de substitution, tandis que le chef charismatique prend la place du père. Ce mécanisme apparaît déjà chez Carl Kellner, qui portait dans un médaillon des photographies de membres féminins de son groupe Memphis–Misraïm. [37] Kellner se voyait comme un prêtre babylonien. [38] Il suivait Richard Payne dans l’idée que le Baphomet androgyne réunissait les polarités passive et active, sans toutefois adopter l’interprétation diabolique d’Éliphas Lévi, celle-là même dont Crowley fera plus tard usage pour sa carte du Diable.
Crowley, lui, se choisit en quelque sorte comme Baphomet, dans la version lévienne du Diable, en réunissant en sa personne O.H.O. et I.H.O. — avec, à l’arrière-plan, la démonisation du XI°. On ignore toutefois s’il a jamais réellement envisagé d’animer un buste ou d’employer Baphomet comme égrégore au sens saturnien. [39] Lorsque son disciple Jack Parsons tente de produire un homuncule avec l’aide de L. Ron Hubbard, futur fondateur de la Scientology, Crowley réagit surtout par un sec « nonsense ». [40] Il existe pourtant bien chez lui, dès 1914, l’instruction De Homunculo Epistola, où une femme est magiquement préparée à concevoir un homuncule. [41]
Dans le système administratif des grades de l’O.T.O., l’O.H.O. devrait logiquement être élu par l’ensemble des X° — règle contournée aussi bien par Hermann Joseph Metzger dans l’O.T.O. suisse que par William Breeze dans le « Califat » actuel, puisque tous deux furent élus par des IX°. Quelques années plus tard, Breeze modifia encore la procédure en choisissant lui-même quelques fidèles promus X° à titre temporaire, lesquels l’élurent ensuite sans surprise comme chef. D’un point de vue freudien, Crowley / Baphomet XI° [42] occupe ici la place de la figure paternelle idéalisée, tout en demeurant lui-même à la recherche éternelle du « grand père absent ». Cette idolâtrie de Crowley / Baphomet favorise chez certains disciples des attitudes régressives, sadistes et anales, qui se traduisent ensuite en agressions orales et en dérèglement du rapport entre fantasme et réalité. [43]
Au centre de cet O.T.O. crowleyen se dresse un phallus doré, idole avec laquelle le magicien sexuel est censé s’identifier sous la forme d’un pénis éjaculant. Mais, dans cette variante, il n’existe guère de technique traditionnelle permettant de transformer ces fixations phalliques et narcissiques en véritable communion avec un égrégore. Les énergies ainsi libérées engendrent plutôt du désordre chez les pratiquants — notamment dans les grades supérieurs —, tandis que l’imitation directe de la biographie de Crowley stimule les drames relationnels et les dépendances. Il n’y a là guère de gnose. Même l’insociabilité des ordres concurrents ne fait que manifester le gouffre béant entre les lieux gnostiques de pourriture et le Plérôme. Au bout du tunnel o.t.o.-iste, la lumière ressemble alors moins à une illumination qu’à une pâle lueur cadavérique projetée sur des scénarios soigneusement préparés, sur une bouchée de sperme et sur des images préfabriquées, indéfiniment répétées, régurgitées et fabriquées. [44]
Les neurosycruciens
Au risque d’une interprétation magico-psychologique un peu hardie, on peut supposer que les loges saturniennes examinées ici n’ont jamais réussi à produire l’union entre le détenteur humain de leur plus haute charge et l’égrégore. C’est, en apparence, la même raison pour laquelle l’O.T.O. s’est fracturé du vivant même de Crowley : les loges saturniennes ne sont pas parvenues — jusqu’à présent du moins — [45] à invoquer les esprits de Pluton nécessaires à cette union, si bien que le golem saturnien — ou, si l’on veut, le Golem O.T.O. Saturni — s’est fragmenté en rameaux narcissiques issus d’Eugen Grosche et de ses alliés.
Si le Gotos humain n’est pas une personnalité charismatique assez forte, les efforts des membres ne peuvent alors servir qu’à charger le GOTOS comme une batterie. À l’inverse, si ce Gotos reste en arrière-plan, les énergies magiques peuvent refluer vers lui au lieu de se perdre dans les blessures narcissiques de ceux qui veulent dépenser ou capter la charge. Une telle configuration semble avoir été tentée surtout dans le « Califat », par opposition, par exemple, au groupe de Metzger : le Calife y demeure incommunicado et agit ex cathedra, [46] ce qui revient paradoxalement à un courant à vide. [47] Plus le chef d’une loge ou d’un ordre est insignifiant publiquement, plus la magie des membres devient décisive. Un tel ordre tombe alors entièrement hors du contexte social ordinaire. C’est peut-être l’une des raisons pour lesquelles William Breeze a si généreusement laissé paraître son nom complet comme éditeur de plusieurs rééditions « officielles » de Crowley.
La situation se complique encore lorsque l’identification [48] au précurseur Crowley passe par la bisexualité ou l’homosexualité ouverte — dimensions que nombre de disciples préfèrent refouler. Il en résulte des déficits dans la dynamique personnelle, puis un coming out quasi fanatique sous la forme d’une communauté religieuse publiquement reconnue, [49] au prix du refoulement presque complet des contenus magiques [50] et sexuels de l’O.T.O. [51] Une bonne partie des textes doctrinaux est alors reclassée comme relevant plutôt de l’A...A... de Crowley que de l’O.T.O. lui-même. [52] Plus récemment, le « Califat » a même tenté de séparer la figure désormais « problématique » d’Aleister Crowley de la doctrine de Thelema, tout en continuant à présenter celle-ci comme la vérité suprême de l’Æon. Toute information susceptible de favoriser la dissidence est réprimée, [53] et des mesures de censure ont été intégrées aux statuts. [54] La spermo-gnose y est traitée comme un secret commercial, défendu par des menaces juridiques souvent creuses mais suffisamment intimidantes. Ainsi naît l’image d’un Crowley parfois concédé comme faillible, tandis que l’O.T.O., lui, serait exempt d’erreur. Chaque scandale est attribué à l’infériorité morale de la presse, de la police ou de la majorité sociale, et la gestion active des nouvelles assure, comme toujours, que la vérité soit la première victime.
Les hommes sont terriblement déformés par la lumière [55]
En fin de compte, tous les systèmes de magie sexuelle semblent échouer dès que l’équilibre psychique — sans même parler du métabolisme — est perturbé par leurs techniques, et que les manques, les vides dans l’image de soi, sont comblés par des substituts synthétiques : phallus, égrégore, Crowley, etc. Malgré une régulation parfois rigide de la vie quotidienne, les relations humaines en dehors de la réalité artificielle des groupes O.T.O. ou des loges saturniennes se réduisent souvent à la projection de sa propre défaillance sur autrui. Il en résulte dépendance, peur de la persécution, recours aux malédictions, rituels de destruction et appels aux démons. Ainsi, à Pâques 1992, Gertrude Zellhuber, alias Lara, mère supposée d’une future réincarnation d’Eugen Grosche, se croit magiquement menacée par l’ancien grand maître de la F.S., Walter Jantschik. Bien que l’égrégore et les esprits de Pluton requis aient été dûment invoqués, [56] Jantschik n’en remarque absolument rien ; la projection hostile peut donc tranquillement se rediriger vers d’autres ennemis supposés, tels que le Temple of Set. [57]
Le ralentissement du développement du soi peut favoriser directement la pensée magique, tandis qu’une surcharge de l’instinct affaiblit les capacités de contrôle sur les pulsions sexuelles et agressives. Cet état polarisé se caractérise par un surinvestissement des activités autoérotiques et autocentrées — autrement dit, par la vulgarisation du « Do what thou wilt » en simple fais comme il te plaît. Une telle logique altère l’estime de soi, l’identité, ainsi que les rôles sexuels et sociaux. Déformer volontairement la libido peut alors devenir un jeu dangereux de magie sexuelle. Crowley s’identifiait très explicitement à sa propre religion-philosophie, Thelema. [58] Faut-il dès lors voir dans Thelema une défaillance de la phase œdipienne [59] du Nouvel Æon, favorisant des tendances à la névrose [60] et à la psychose ? [61] On pourrait ici convoquer aussi Sigmund Freud, pour qui la névrose appelée religion procède « du complexe d’Œdipe, du rapport au père. » [62]
Notes de fin
- [1] Recherches de l’historien du judaïsme Gershom Scholem (1897–1982). Moshe Idel donne une synthèse particulièrement utile dans Golem, Jewish Magical and Mystical Tradition on the Artificial Anthropoid, New York, 1990. Version allemande : Der Golem. Jüdische magische und mystische Traditionen des künstlichen Anthropoiden, Francfort-sur-le-Main, 2007.
- [2] C’est probablement pourquoi il n’existe pas d’instructions explicites pour fabriquer un golem. On trouve plusieurs indications — les lettres hébraïques à combiner, l’écriture des noms magiques dans la poussière ou dans l’eau — mais pas de règles claires et spécifiques.
- [3] Cité d’après Charles Waldemar, Magie der Geschlechter, Munich, 1958, p. 277. Sous le pseudonyme Gerhard Zacharias, Waldemar avait publié Satanskult und Schwarze Messe, Wiesbaden, 1964. Le 12 octobre 1955, il prit contact avec « Frater » [sic] Anita Borgert de l’O.T.O. suisse, en utilisant ses « noms dans le monde de Maya ». Il possédait quelques manuscrits rares de Crowley, dont il parlait avec enthousiasme. Dans au moins une lettre à l’auteur, il se présenta comme 5°=6° de l’Argenteum Astrum et rédigea des livres contenant ses formules « pour l’amour sans le souci du coït », ainsi que pour la confiance en soi, la puissance sexuelle, l’attraction amoureuse et le yoga. Ses appareils d’électro-acupuncture, rouleaux dorsaux plaqués or, draps pare-soleil, ioniseurs d’oxygène et réflexeurs plantaires étaient également proposés à la vente.
- [4] Paracelse, De generatione rerum, dans Werke, Leipzig, 1921. Cité dans Charles Waldemar, Magie der Geschlechter, Munich, 1958.
- [5] A. W. Meyer, The Rise of Embryology, Stanford, 1939.
- [6] Tome IV, Leipzig, 1906, p. 207. Immédiatement après la section suivante, l’auteur expose soudain les raisons de l’existence de l’homosexualité, « problème » qui ne pourrait être résolu que « par voie psychométrique ».
- [7] Francis King, The Secret Rituals of the OTO, Londres, 1973, p. 231 ; holographe de Crowley dans P. R. Koenig, How to make your own McOTO, Munich, 1996, p. 162 ; Anthony Naylor et P. R. Koenig, O.T.O. Rituals and Sex-Magick, Thames, 1999, p. 475.
- [8] Consideration of an Open Letter to Labour.
- [9] Liber CI. Ordo Templi Orientis. An Open Letter to Those Who May Wish to Join the Order, Enumerating the Duties and Privileges, Detroit, 1919, blueequnox.org/html/documents/class_b/liber101.html.
- [10] Publié seulement douze ans plus tard : Moonchild (Liber LXXXI — 81), Mandrake Press, Londres, 1929.
- [11] William Somerset Maugham a peut-être inspiré Crowley avec son roman The Magician (1907), où le personnage d’Oliver Haddo, ouvertement construit d’après Crowley que Maugham avait rencontré à Paris, fabrique divers homuncules monstrueux.
- [12] p. 274.
- [13] Dans Der Sandmann (1817), E. T. A. Hoffmann raconte l’histoire d’un automate qui est aussi un vampire.
- [14] Repris plus tard sous la forme de la comédie musicale My Fair Lady, puis filmé en 1964.
- [15] Aujourd’hui, cela se ferait avec l’aide du génie génétique, de la cybernétique, etc. Des extraits de tels récits figurent dans Künstliche Menschen. Dichtungen und Dokumente über Golems, Homunculi, Lebende Statuen und Androiden, éd. Klaus Völker, Munich, 1971. Sur le robot sous cet angle, voir aussi John Cohen, Golem und Roboter, Francfort-sur-le-Main, 1968.
- [16] Wilfried Kugel, Der Unverbesserliche, Düsseldorf, 1992, p. 411.
- [17] Le protagoniste de la Fraternitas Saturni Albin Grau conçut les décors de ces films.
- [18] Le thème se prolonge chez Philip K. Dick — notamment dans Blade Runner, adaptation de Do Androids Dream of Electric Sheep? (1968) —, Alfred Bester (Golem 100, 1980), Stanislaw Lem (Golem XIV, 1967/1987), Karel Čapek, qui introduisit le mot robot dans R.U.R. (1921), ainsi que dans les simulacres de Gilles Deleuze, Paul Virilio, Jean Baudrillard et Pierre Klossowski. Une pièce inspirée du mythe de Galatée fut créée en Suisse en 1972 : dans cette relecture d’une légende alpine, des paysans fabriquent un Sennentuntschi, femme artificielle élevée en bouteille à partir de fumier et de fromage. Naturellement, elle s’émancipe assez vite. Diffusée à la télévision suisse en 1981, la pièce entraîna une plainte pour blasphème. Le thème fut repris en 2010 dans le film d’horreur Sennentuntschi : des paysans ivres d’absinthe animent une poupée de paille et la violent ; la créature tue ensuite l’un de ses bourreaux, lui arrache la peau, la tanne et la cloue sur le toit de la cabane.
- [19] Handbuch des deutschen Aberglaubens, tome 1, Berlin, 1927, p. 318.
- [20] En 1952, le roman Alraune de Hanns Heinz Ewers fut adapté au cinéma avec Hildegard Knef dans le rôle-titre. Elle y chante le Lied vom Einsamen Mädchen [« Chanson de la fille solitaire »], repris en 1985 par Nico du Velvet Underground, puis en 2003 par Martin Gore de Depeche Mode.
- [21] Wilfried Kugel, Der Unverbesserliche, Düsseldorf, 1992, p. 165.
- [22] Kugel, Der Unverbesserliche, p. 227.
- [23] Journal d’Aleister Crowley, 31–10–1930 : « Idea: to get Ewers to translate Gnostic Mass. »
- [24] Fac-similé : https://www.parareligion.ch/2006/pro/peng.htm.
- [25] You are my Creator, but I am your Master — Obey!, Mary W. Shelley, Frankenstein or The Modern Prometheus, 1818. Une partie de cette section, consacrée à l’Ordo Saturni, fut présentée par l’auteur comme communication C.E.S.N.U.R. à la London School of Economics en 1993.
- [26] Il existe de nombreux travaux académiques publiés autour de 1900, par exemple : Konrad Schottmüller, Templer-Orden, 2 vol., Berlin, 1887 ; Wilhelm Havemann, Geschichte des Ausgangs des Tempelherrenordens, Stuttgart, 1846 ; Hans Prutz, Die geistlichen Ritterorden, Berlin, 1908, et bien d’autres.
- [27] Hans Prutz, Geheimlehre und Geheimstatuten des Tempelherren-Ordens, Berlin, 1879, réimpression Munich, 1979.
- [28] Probablement rédigé vers 180 apr. J.-C. ; classé parmi les apocryphes.
- [29] L’Inner Head of the Order pourrait être Baphomet. Certains voient aussi l’esprit tutélaire de Crowley, Aiwaz, comme I.H.O. — « sa fonction est la destruction » — voire la Stèle de Révélation / d’Atrocité. L’Outer Head of the Order est l’« organe de parole », le porte-parole, autrement dit le chef mondial de l’O.T.O. Dans l’O.T.O., Baphomet n’existe pas sous forme de buste.
- [30] Dans l’Ariosophische ATB-Tempel-Hof-Gesellschaft de Vienne, Baphomet apparaît comme buste à deux têtes, homme et femme, censé garantir l’harmonie entre Dieu et l’humanité par la « force baphométique » d’une « noce cosmique ». Einblick in die Magische Weltsicht und die Magischen Prozesse, Vienne, 1988.
- [31] Cela rappelle la nouvelle Rautavaara’s Case de Philip K. Dick, reprise dans We Can Remember It For You Wholesale, Londres, 1991. Sa biographie et son œuvre le montrent comme un gnostique moderne : sa sœur, morte dans la réalité, réapparaît dans ses romans comme mauvaise divinité créatrice féminine. Lawrence Sutin, Divine Invasions: A Life of Philip K. Dick, New York, 1989. Sutin est également l’auteur d’une biographie de Crowley : Do What Thou Wilt, New York, 2000.
- [32] Ce « secret » — l’union personnelle du plus haut degré avec l’égrégore, appelé ensuite à s’incarner dans la chair — ne fut longtemps connu que des 33° de l’Ordo Saturni. Johannes Maikowski, chef d’une autre loge saturnienne, n’en savait par exemple rien. Sa publication au début des années 1990 provoqua le chaos dans plusieurs loges et des pertes de membres, notamment Barbara Weisz et Ottmar Domainko, qu’il faut remercier pour la première divulgation de ces détails. Le buste de l’égrégore du chef de l’Ordo Saturni Dieter Heikaus (1942–2007) comportait une ouverture destinée à recevoir les ingrédients spéciaux : sang et sperme. Le buste devait être périodiquement « revivifié » par des rituels de groupe. Lettre de Dieter Heikaus à Walter Jantschik, ancien grand maître de la Fraternitas Saturni, 30–7–1984.
- [33] Marcelo Ramos Motta, Letter to a Brazilian Mason, Nashville, 1980, p. 12 (lettre du 9–12–1963), en ligne : https://www.parareligion.ch/franz/motta-lettre.htm.
- [34] Barbara Weisz, Ottmar Domainko, P. R. Koenig, Saturn-Gnosis, dans Abraxas, Texas, mars 1993.
- [35] Michael Staley, « LAM: The Gateway », dans Starfire 1:5, Londres, janvier 1996, p. 93.
- [36] Crowley dans la revue Aequinox de H. J. Metzger, n° IX 49.10.
- [37] Une autre image montre le lamen du rite Memphis–Mizraïm : un sphinx devant une pyramide, au-dessus de laquelle brille un soleil.
- [38] Au début du tome 3 de Ordo Templi Orientis RELOAD, Munich, 2011, cité comme Asana ist stetig [« l’asana est stable »].
- [39] Le squelette nourri de sang par Crowley ne compte probablement pas comme tentative de revivification d’un égrégore.
- [40] Jack Parsons et Marjorie Cameron Parsons Kimmel (née le 23–4–1922) cherchaient à donner naissance à la divinité thélémite Babalon. Marjorie Parsons resta une amie proche du Calife jusqu’à sa mort, le 24–7–1995.
- [41] Si l’on retourne ce dessin de 1919, on distingue l’image d’une femme accouchant par l’anus. Voir aussi : https://www.youtube.com/watch?v=tgH8ZAN9LFc.
- [42] Là encore, il s’agit de l’union personnelle de l’égrégore avec le plus haut dirigeant. C’est probablement pourquoi Eugen Grosche refusa d’accepter Aleister Crowley comme chef de la Fraternitas Saturni.
- [43] Dans Liber OZ, sa propre déclaration thélémite des droits de l’homme, le « Holy Father » Crowley affirme : « Man has the right to kill those who would thwart these rights » et « the slaves shall serve. »
- [44] G. Herman (alias Max Ferdinand Sebaldt) écrit qu’il reste « avant toute chose la machine à coudre comme grande séductrice de la sensualité solitaire », citation de Pouillet, L’onanisme chez la femme, Paris, 1880, reprise dans les lectures obligatoires de l’O.T.O. de Reuss. La scène se déroule dans une fabrique d’uniformes militaires : « Au milieu du ronronnement régulier d’environ trente machines à coudre, j’entendis soudain une machine fonctionner à un rythme beaucoup plus rapide. Je me tournai vers l’ouvrière concernée, une brune de dix-huit à vingt ans. Tandis qu’elle continuait machinalement son ouvrage, son visage s’anima, sa bouche s’entrouvrit, ses narines frémirent, ses pieds actionnèrent les pédales avec une vitesse croissante. Peu après, je remarquai un regard fixe, ses paupières s’abaissèrent, son visage pâlit, et elle renversa la tête. Les mains et les pieds s’arrêtèrent brusquement et se tendirent : un cri étouffé, suivi d’un profond soupir, se perdit dans le bruit ambiant. » Theodor Reuss, Aufbauprogramm und Leitsätze der Gnostischen Neo-Christen OTO, Bad Schmiedeberg, 1920 ; dans P. R. Koenig, Der Kleine Theodor Reuss Reader, Munich, 1993, p. 77.
- [45] Sur cette nécessité magique du concept d’égrégore, voir Marlene Leander (pseudonyme de Weisz, Domainko, König), Von Kopf bis Fuss auf Liebe eingestellt, dans AHA 2/93. Fac-similé dans P. R. Koenig, In Nomine Demiurgi Nosferati, Munich, 1999.
- [46] Michael Staley de l’Ordre typhonien, en revanche, était aisément accessible sur MySpace et lashtal.com.
- [47] Le fait qu’il n’existe pas de ligne de succession ininterrompue de Crowley à Breeze rend le « Califat » comparable à une photocopie de photocopie.
- [48] Crowley étant mort depuis longtemps, de nouvelles réincarnations autoproclamées apparaissent régulièrement. Les chefs sont déjà vénérés presque avec la tendresse réservée à une figure paternelle. Dans le musée de l’Ordre suisse de Metzger, on pouvait encore admirer, dans une vitrine, ses chaussures d’enfant conservées comme reliques.
- [49] Crowley refusa de qualifier son O.T.O. d’ordre religieux. Mais le statut religieux offre aux États-Unis de nombreux avantages juridiques et fiscaux : le Califat peut invoquer les lois anti-discrimination religieuse s’il se sent menacé, faire ouvertement la publicité de produits auprès de ses fidèles, et même fixer pour ses membres des salaires minimums statutaires. Ainsi, les nouveaux membres du Califat devaient accomplir douze heures de travail gratuit pour l’ordre — ceux qui refusaient payaient douze dollars supplémentaires. Magical Link III:12, Berkeley, décembre 1983.
- [50] Le Liber XXII en est un exemple particulièrement grotesque ; il s’agit en réalité d’un sous-chapitre du Liber CCXXXI.
- [51] Par exemple, déjà mentionnés : Mass of the Phoenix, Liber Nu, Liber Had, Liber Astarte, Liber Thisharb, Liber VII, X, LVX, XC et CCXXXI.
- [52] Cela se manifeste aussi dans l’extrême goût procédurier du Califat en matière de prétendus copyrights.
- [53] Ici surtout, le groupe réagit avec une extrême sensibilité à toute critique.
- [54] Les membres désobéissants sont soumis à une soi-disant Inquisition, pratique introduite par Crowley et qui ressemble en effet assez à une inquisition espagnole : pas de défense, pas de témoins, pas de témoignages anonymes. Le « Grand Inquisiteur » est à la fois enquêteur, procureur et juge. Pour éviter l’expulsion sommaire par le comité d’inquisition anonyme, sans consultation ni possibilité de défense, les condamnés doivent présenter des excuses publiques et demander pardon. Dans le cas du Califat, plusieurs accusés finirent par fonder de nouveaux O.T.O. : après que le « Grand Inquisiteur » Ben Fernee eut interrogé les membres britanniques Irene et Frank Rietti en 1996, ceux-ci créèrent leur Foundation O.T.O.. Trois ans plus tard, Fernee subit le même sort, preuve que même les inquisiteurs ne sont pas à l’abri de l’expulsion sommaire. Les excuses publiques servent moins à punir qu’à décourager toute dissidence ultérieure. Le contrôle du comportement public et la menace d’inquisition ou d’expulsion comptent davantage que toute réforme intérieure. Les attaques extérieures existent aussi — utiles, car un ennemi commun soude le groupe —, mais la domination interne est la plus impitoyable : le chef au-dessus des membres, les plus dévoués persécutant les moins engagés. Le spectacle est permanent dans le Califat. Exemples dans Fetish, Self-induction, Stigma, and Role Play.
- [55] Rainer Maria Rilke, Das Buch der Bilder, « Menschen bei Nacht ».
- [56] Selon plusieurs témoins, le grand maître de l’Ordo Saturni Dieter Heikaus déclara à plusieurs reprises que Mme Zellhuber et lui seuls représentaient la loge. J’ai moi-même vu Zellhuber, lors de réunions de la loge — peut-être soutenue par magie sexuelle et par « des drogues rares, dont je parlerai à mon prophète » — prise de spasmes et contrainte de se retirer au lit. Mme Zellhuber possède encore l’un des cinq bustes-égrégores fabriqués par l’Ordo Saturni. Lors d’une visite chez moi, elle me raconta avoir exécuté une danse rituelle sur un drapeau à croix gammée dans la cave de la maison de Heikaus. Ses effondrements nerveux étaient interprétés comme attaques magiques et suivis de contre-attaques, par exemple contre Walter Jantschik, d’anciens membres de l’O.S. ou le Temple of Set. Voir aussi Barbara Weisz et Ottmar Domainko (alias Marlene Leander), Der OZ in der Krise — Requiem auf einen esoterischen Studierverein, dans AHA, 1993 ; fac-similé dans Koenig, Nosferati, p. 337.
- [57] « Nous appelons le GOTOS
vénérable
dans l’Ordo Saturni […] Nous t’apportons, GOTOS UTUIT, le sacrifice parfait et sans tache. Sor. Lara [Mme Zellhuber], fille de la nuit, accomplis l’Œuvre sainte […] GOTOS UTUIT, avec du sperme j’oins ta tête […] Sanctus Saturnus, tu ne tolères pas la trahison, tu ne tolères pas l’infidélité, tu punis tous ceux qui veulent nuire à l’Ordo Saturni (et à Sor. Lara) […] Agiel, Sanctus Saturnus, Zazel, Adonai, Braphiel, Barzabel […] Exécutez ma volonté divine […] » Rituel prétendument rédigé par Guido Wolther (alias « Daniel », lui aussi ancien grand maître de la Fraternitas Saturni), puis relevé de sperme, de Crowley et d’idées thélémites par Dieter Heikaus. Entretien avec Mme Zellhuber / Lara, 14–10–1992. - [58] Par exemple, le 22–10–1920 : « I am the Beast […] I am Thelema », et le 27–5–1917 : « I myself AIWAZ have been considering all the time how to act as to Crowley’s body and mind. » Le 14–6–1917 : « I am getting quite to the point of habitual recognition of myself as AIWAZ. » Dans les deux cas, AIWAZ est écrit en lettres hébraïques.
- [59] Il existe plusieurs tentatives pour définir ce que l’on peut entendre par « phase œdipienne ». Dans le contexte du phénomène O.T.O., il s’agit d’une liaison entre figures paternelles et rôles maternels — autrement dit, Crowley, l’ordre et les rituels. Sur les rituels, voir Fetish, Self-induction, Stigma, and Role Play.
- [60] Il existe plusieurs définitions de ce que l’on peut entendre par « névrose ». Très brièvement, les névroses sont ici liées au besoin d’oublier certains aspects de la réalité, au prix d’une altération partielle de sa perception.
- [61] Comme pour le terme « névrose », plusieurs définitions de la « psychose » sont possibles. Ici, j’emploie « psychose » pour désigner le besoin d’acquérir des réalités partielles situées en dehors de la perception commune.
- [62] Sigmund Freud, Die Zukunft einer Illusion, Vienne, 1927 ; tome 2, Francfort-sur-le-Main, 1978, p. 357. L’interdiction de tuer le père est liée au tabou de l’inceste et au complexe d’Œdipe. Si, durant sa phase œdipienne, le garçon désire sa mère ou sa sœur, le tabou lui interdit la gratification désirée.