Note critique de dossier
Aleister Crowley soutenait que la tâche de son organisation de magie sexuelle, l’Ordo Templi Orientis (O.T.O.), consistait à « rétablir le christianisme dans son statut réel de religion solaire phallique ». La structure de l’O.T.O., comme celle de la franc-maçonnerie, repose sur une série de mises en scène initiatiques, ou degrés. L’essence de l’ordre réside dans ses degrés supérieurs; à proprement parler, seuls les membres de ces degrés sont considérés comme appartenant pleinement à l’O.T.O.
VII°Adoration du phallus, intérieure et extérieure.
VIII°Interaction en dehors des réceptacles clos que sont le vagin et l’anus; les fluides sexuels peuvent être mêlés à la salive, puis appliqués sur les tissus absorbants du périnée, de l’anus ou sur les correspondances externes des chakras.
IX°Interaction vaginale impliquant du sang menstruel ou les sécrétions d’une femme sexuellement excitée.
X°Imprégnation et fécondation d’un ovule; également acte de création ou de succession, par exemple l’élection du chef de l’ordre.
XI°Deux volets: isolement dans l’anus, sans interaction à proprement parler; ou interaction avec des excréments, de petites quantités de sang, du mucus et des membranes muqueuses.
ÉlixirDans la magie sexuelle de l’O.T.O., tout finit par revenir au sperme, matière que l’imaginaire crowleyien charge de fonctions sacramentelles, magiques et pseudo-médicales.
Crowley exprimait sa préférence en ces termes: « je suis enclin à croire que le XI° vaut mieux que le IX° ». Plus tard, on compara le sperme à un disque dur informatique préformaté, que l’on charge avec un logiciel pour l’utiliser ensuite à volonté. Crowley écrivit: « l’utilisation industrielle du sperme révolutionnera la société humaine ». Son texte Amrita présente l’usage du sperme comme remède contre l’asthme, la bronchite, la neurasthénie, l’obésité, la sténose, certains troubles cardiaques, le grisonnement des cheveux et la perte d’intérêt pour le sexe.
Afin d’éviter les accusations de charlatanisme, l’actuel O.T.O. américain, dit Califat, rejette l’usage médicinal de cet « élixir de vie » et affirme qu’il « ne pratique pas la médecine ». À des fins sacramentelles, cet O.T.O. utilise des hosties à base de miel, de farine et de lies de vin, les « Gâteaux de Lumière », qui peuvent toutefois contenir de petites quantités de sang ou de sperme.
De 1963 à 1967, l’O.T.O. suisse utilisa au total 3000 hosties obtenues par les crowleyens auprès d’un authentique couvent catholique. L’encens en grains avait été opportunément fourni par le sacristain en chef de la cathédrale de Saint-Gall; le vin de messe venait directement de l’évêque.
Selon Crowley, ces gâteaux devaient inclure des fluides menstruels; mais il notait aussi: « dans ma messe, l’hostie est faite d’excréments ». Magiquement parlant, le sang et les excréments attireraient les esprits, tandis que le sperme les maintiendrait en vie. Le 30 mai 1923, il nota dans son journal que « le Dalaï Lama a raison de faire manger ses excréments à ses fidèles ».
Bien d’autres éléments doctrinaux de l’O.T.O. se révèlent peu compatibles avec son image publique: crucifixion d’une grenouille dans un rituel d’initiation, conseils invitant les membres à considérer les profanes comme des êtres inférieurs, éléments ouvertement antidémocratiques dans diverses constitutions de l’O.T.O., déclarations antisémites et textes susceptibles d’entrer en conflit avec la liberté religieuse.
Theodor Reuss, fondateur allemand de ces Templiers orientaux en 1906, alla plus loin: dans son utopie O.T.O., l’usage de l’argent devait être interdit; tout membre de plus de 18 ans devait travailler chaque jour; ceux qui refusaient devaient être punis par le travail forcé. Chaque enfant devait être élevé par la communauté, sous la supervision de médecins-prêtres et des parents; les organes sexuels y étaient déclarés sacrés dès le plus jeune âge. Ceux qu’un « Conseil médical » jugeait incapables de produire des enfants sains ne devaient pas se reproduire; les contrevenants devaient être punis par le travail forcé. Ces idées extrêmes n’ont pas survécu dans les versions modernes de l’O.T.O., si tant est qu’elles soient allées au-delà du projet de Reuss.
Bien que le système initiatique de l’O.T.O. ressemble à une machine bureaucratique en uniforme, il possède dans son orbite une section religieuse: l’Église Catholique Gnostique. Celle-ci entend elle aussi « rétablir le christianisme dans son statut réel de religion solaire phallique ».
En 1906, le chevalier Le Clément de Saint-Marcq publia une brochure sur la spermatophagie sacrée, L’Eucharistie. Il y décrivait ce que Reuss appelait le secret ultime de l’aspect religieux de l’O.T.O.: plus on consomme de sperme, plus la manifestation du Christ s’accomplit en soi; aucune femme n’est nécessaire à cet effet.
La consommation des sécrétions sexuelles confine à l’anthropophagie: assimilation de certaines personnes réputées puissantes, afin de neutraliser ces puissances ou de s’en servir. Le gnostique vise à libérer l’être humain de son enchevêtrement dans l’univers physique et à aider l’Esprit pur à retrouver son potentiel divin.
Un trait commun aux spermo-gnostiques, dans la plupart des versions de l’O.T.O., est la réduction de la sexualité à la physiologie masculine. L’orgasme pour le simple plaisir est évité, sauf si l’éjaculation est retenue, ou si l’intention est détournée de l’orgasme vers des désirs souvent très mondains. Le sperme reste le point focal. Dans cet enthousiasme mêlant génétique et gnose de la supériorité masculine, la féminité végète dans une zone étrange, faite de nécessité androgyne et pourtant presque superflue. Le Logos féminin demeure muet.
Dans la Messe gnostique de l’O.T.O., une hostie appelée « Gâteau de Lumière » contient le Logos. Ses ingrédients sont le sperme, le sang et les sécrétions vaginales. Ce « Gâteau de Lumière » est fabriqué en dehors du rituel de la messe; il reçoit son caractère lors de sa préparation. Il est consacré, mais non transsubstantié. La divinité présente dans le gâteau est « l’Enfant », plus exactement un aspect d’Horus, ou une sorte d’homunculus, et non Osiris ni le Christ qui lui est apparenté.
La transmutation est un changement de forme, ici par les procédés chimiques de la digestion. La transsubstantiation, elle, est un changement de qualité essentielle sans changement de forme. L’hostie thélémite change le consommateur, et non l’hostie elle-même, comme dans l’interprétation catholique romaine. Si une chose était à la fois transmutée et transsubstantiée en corps et en sang, elle deviendrait par transmutation une viande réellement saignante.
Le terme technique de l’épiscopat, dans le contexte du phénomène O.T.O., est celui d’évêque errant, ou episcopus vagans. Ce statut n’est défini ni par la qualité morale, ni par la formation, ni par une position théologique. Ces évêques ne sont pas élus par une Église canonique, ne sont pas liés à un siège épiscopal historique et ne sont pas consacrés selon une procédure canonique reconnue. Un véritable évêque n’est pas successeur d’un seul apôtre: seul le collège des évêques dans son ensemble est héritier du collège apostolique. Donc: aucun évêque errant ne possède une succession apostolique réelle. Il n’y a pas de Saint-Esprit dans ces consécrations; l’instrumentum consecrationis n’a pas de valeur apostolique. Néanmoins, les évêques errants restent de grands collectionneurs de papiers et de diplômes.
Dans ce contexte, Reuss tenta en 1920 de faire de la « Messe gnostique » de Crowley la « religion officielle des francs-maçons ». Mais nulle part dans la constitution de l’O.T.O. la fonction d’O.H.O. (Outer Head of the Order) n’était liée à la direction d’une Église. Dans son introduction à l’Ecclesiae Gnosticae Catholicae Canon Missae (Zurich, 1955), p. 4, le Suisse Hermann Joseph Metzger revendiquait la « succession antiochite-jacobite, syro-malabarite, ligne de Mar Athanasius ». Aujourd’hui, certains nouveaux groupes O.T.O., par exemple le Califat, tentent de copier ce schéma; voir ce dossier.
Pour l’aspect antidémocratique et misanthrope de ces occultistes, voir The Templar’s Reich — The Slaves Shall Serve.